Dj Mehdi, Made in France, une histoire orale du documentaire

Dj Mehdi, Made in France, une histoire orale du documentaire

6 janvier 2026

par Brice Miclet

par Brice Miclet

par Brice Miclet

En septembre 2024, un documentaire bouleversa la scène culturelle francophone. En mêlant la mise en avant d’un talent, l’intime d’un humain et le spectaculaire d’une carrière brutalement stoppé, nombreux sont les spectateurs à avoir découvert ou re-découvert l’exceptionnel Dj Mehdi, l’homme derrière les plus grands succès de 113, de la Mafia K’1 Fry ou du légendaire label Ed Banger. Un an après le succès d’un objet musical unique, retour en témoignages sur l’histoire d’un documentaire qui a marqué son époque. Des interventions du réalisateur Thibault de Longeville à la famille du musicien, des postes techniques aux artistes qui l’ont entouré, en voici l’histoire, du point de vue de ses principaux acteurs.


Intervenants :
Myriam Essadi : Cousine de DJ Mehid, artiste, interviewée dans le documentaire.
Flore Biet : Productrice.
Mokobé : Artiste, membre du 113, interviewé dans le documentaire.
Zakaria Cheurfa : Chef monteur et producteur associé.
Nicolas Desaintquentin : Directeur de la photographie.
Thibault de Longeville : Réalisateur et producteur.
Raphaël da Cruz : Documentaliste, journaliste.


Myriam Essadi : La première fois que j’entends parler de l’idée d’un documentaire sur Mehdi, c’est par Thibault de Longeville, son ami, quelques mois après le décès. C’est encore très frais. Thibaut et moi sommes proches, et j'étais extrêmement proche de Mehdi. Ça me paraissait être une évidence de lui rendre hommage de cette façon. On s’est dit en riant : « Tu verras, ça sera notre projet hollywoodien. » Sans aucune prétention, mais qu’un tel documentaire ait du succès ou non, peu importe. Il fallait le faire.

360 Creative

Flore Biet : Au bout d’un moment, l’idée est présentée à la famille de Mehdi, qui n’est toujours pas prête. Chacun noie sa peine, son chagrin, à sa façon. Thibault, c’est parl’écriture, le film, le média. Quand la discussion avec les proches s’ouvre, qu’elle devient plus positive, on est en 2018.

Mokobé : Les vieux amis de Mehdi ont accueilli le projet à bras ouvert, comme une trèsbonne nouvelle. C’était comme une consécration à venir, on avait très hâte.

« Les vieux amis de Mehdi ont accueilli le projet à bras ouvert, comme une très bonne nouvelle. C’était comme une consécration à venir, on avait très hâte. » - Mokobé

Flore Biet : Le premier projet est celui d’un film unitaire, plutôt de 90 minutes, pas une série. Mais à partir du moment où la famille a donné son accord, peu importe la forme, on savait que ça allait exister. Si on n’avait eu aucun financement, ça aurait même pu être une bande-dessinée, peu importe, mais cette histoire, il voulait la raconter.

Myriam Essadi : Avec Thibault, on a passé presque trois ans à échanger sur la direction à prendre, notamment sur l’équilibre entre la partie rap et la partie électro. Il fallait aussi montrer son évolution artistique. Ça me tenait vraiment à cœur parce que j’avais vécu ce changement à ses côtés et que je savais combien ça avait été difficile. C’était une vraie traversée du désert, il faut dire les choses. Et je voulais que ça se sache parce qu'il y en a aujourd'hui qui disent : « Ah, c'est super ce qu'il a fait. » Mais ils ne le soutenaient pas du tout à l'époque. Ça n’est pas une vengeance, plutôt une manière de dire que parfois, c'est bien de se remettre en question, de ne pas juger les autres sur leur choix de vie.

Flore Biet : Après le Covid, la marque Arte.tv prend un réel essor, ils se lancent à fond dans la prod de séries et de séries documentaires. On se met donc d'accord avec eux sur un 4 fois 30 minutes. Pourtant, ça a évolué vers un 6 fois 40mn. Le produit final ne correspond absolument pas au financement qu’on a reçu, dans le sens où ça nous a demandé, à la société de production, aux humains qui ont travaillé dessus, énormément de temps, de charge émotionnelle. On n’avait pas assez d’argent et on a dû en injecter nous-mêmes.

Mokobé : Quand je suis interviewé pour le documentaire, c’est une période un peu bizarre pour moi. J’ai attrapé un neuropaludisme à Abidjan, je suis passé par une phase de coma, c’est très compliqué. J’ai peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas me souvenir. On se retrouve tout de même aux studios Twin, porte de la Muette. Ce lieu, ça fait vingt-cinq ans qu’on le connaît. Ça me met à l’aise, et on arrive à faire toute une journée d’interview, jusque tard le soir. Je n’ai pas vu le temps passer. Les souvenirs sont revenu à la surface.

Archive Radikal

Zakaria Cheurfa : Thibault préfère en faire trop (rires). La masse de rushs est impressionnante. Les interviews peuvent durer huit, neuf heures, alors que souvent, les rappeurs parlent très peu. Il faut du temps pour laisser sortir les émotions, pour échanger de façon approfondie, qualitative. Au-delà de parler de Mehdi, ça parle musique. Comme on est tous passionnés, on était supers contents quand de nouveaux rushs arrivaient.

Mokobé : Quand j’étais au plus mal à cause de la maladie, je me suis refait tout le fil de ma vie depuis l’âge de trois ans. Ça veut dire qu’au moment de l’interview, j’étais très nostalgique. Ce documentaire, comme la nostalgie, permet de te rappeler à quel point on a vécu une époque formidable.

Nicolas Desaintquentin : C’était long, les interviews, très long. Je n’en ai jamais faite d’aussi longues. On est repartis de chez Myriam à 22h. Pedro Winter avait accordé sa matinée, on est partie à 17h parce qu’il devait aller chercher ses enfants à l’école.

Mokobé : Thibault est un ami, un frère. Grâce à cette relation, il n’y a pas de pression. Au bout d’un moment, il ne pose même plus de questions. On est là, on parle, on déballe, il est entouré d’une équipe formidable… Les artistes se retrouvent souvent à faire des interviews où il y a un truc qui ne va pas, qui pèse. Là, c’est tout le contraire. La caméra disparaît.

@xavierdenauw

Nicolas Desaintquentin : Quand tu es chef-opérateur, tout le monde dans le métier te dit que les peaux noires, c’est génial, parce que ça réfléchit les couleurs. Alors, le réflexe, c’est de mettre plein de couleurs dans le cadre de l’interview avec une personne noire. Mais il y a une forme d’exotisme derrière cela. Santigold, qui est interviewée dans le documentaire, nous l’a bien fait comprendre. Elle a dit : « Vous ne me mettez pas un contre-jour bleu ou je sais pas quoi dans les cheveux, hein. »

Myriam Essadi : Pour nous remettre dans l’époque, ce qui est assez difficile émotionnellement, Thibault nous donne des devoirs. Avant de tourner, il me dit : « Ecoute tel album, regarde tel clips... » Je n’ai fait que ça pendant trois jours, et ça a été difficile parce que je ne pouvais pas regarder une photo de Mehdi sans pleurer. Mais ça a fonctionné.

« Pour nous remettre dans l’époque, ce qui est assez difficile émotionnellement, Thibault nous
donne des devoirs. Avant de tourner, il me dit :
« Ecoute tel album, regarde tel clips... » Je n’ai fait que ça pendant trois jours, et ça a été difficile
parce que je ne pouvais pas regarder une photo de Mehdi sans pleurer. Mais ça a fonctionné. »

- Myriam Essai, cousine de Dj Mehdi

Thibault de Longeville : Mehdi, c’est un personnage par nature, mais un personnage de l’ombre. Puisqu’il était discret, humble, qu’il ne se mettait pas trop en avant et qu’il n’est plus de ce monde, ça pouvait être compliqué de trouver des choses sur lui. Heureusement, j’avais beaucoup plus d’images d’archives que ce que j’imaginais. Et puis, il y avait celles que je n’avais pas mais dont je connaissais l’existence. J’ai fait beaucoup de recherches, mais il fallait faire appel à un documentaliste. Pas un profil classique, mais un passionné de rap.

Raphaël da Cruz : Le travail de documentaliste est un travail d’orpailleur. Tu creuses, tu creuses, même sur des sujets parallèles. Dès que le documentaire parle d’un sujet de société, tu vas chercher des images sur les révoltes dans les banlieues, sur le contexte économique de l’industrie du disque… Parfois, il y a d’énormes coups de chance. Par exemple, les images des membres d’Idéal J jeunes viennent d’un documentaire de France 3. Mais la boîte de prod de l’époque ne les avait plus. J’ai réussi à en trouver l’intégralité à la BNF, mais je ne pouvais pas les prendre, il fallait l’accord du réalisateur, que j’ai donc contacté, et qui nous les a tout simplement filées.

Archive Radikal

Zakaria Cheurfa : L'écoute de la musique et des paroles en profondeur, ça aussi, ça a été très long. Parce qu’il y a des choses que les gens ne nous disent pas en interview. Les artistes s’expriment souvent mieux grâce à leur musique. A l’écoute, tu comprends tout. Dès qu’il nous manquait des éléments, on allait les chercher dans la musique, qui dans un tel documentaire, a autant de valeur que les interviews. Voire plus.

Raphaël da Cruz : Dans les années 2000, il y a eu une bascule. Avant, les musiques actuelles avaient leur place sur la télé hertzienne, notamment sur M6. D’un seul coup, ces cultures ont été poussées sur les chaînes du câble, spécialisées. Le problème, c’est que ces chaînes n’avaient pas toujours de budget conséquent et qu’il n’y a presque plus d’archives.

Nicolas Desaintquentin : Pour moi, Thibault est un peu le Ana DuVernay français. Elle a réalisé le documentaire Le 13e, mais aussi une série-fiction, When They See Us, qui nous avait beaucoup plus à l’image, avec une esthétique 16mm, un rendu d’optiques très particulier. Le chef-opérateur est Bradford Young, et on a essayé d’utiliser les mêmes optiques que lui, celles qu’il a créées, les BlackWing TRIBE7. Elles sont très rares en France.

Thibault de Longville : J’ai adoré le documentaire Let’s Get Lost sur le trompettiste de jazz Chet Baker. Il y a aussi celui qui retrace la fabrication de l’album Back On The Block de Quincy Jones. Et bien sûr, je me suis pris celui du Buena Vista Social Club de Wim Wenders et Ry Cooder, qui s’effacent totalement derrière les musiciens qu’ils filment. En plus de raconter la fabrication d’un album, il met en lumière des artistes d’une autre époque. On avait un peu la même mentalité, mais envers une certaines forme de hip-hop golden age.

« Fondamentalement, un beatmaker, c’est chiant à regarder. C’est un mec qui est derrière une boîte à rythmes ou un sampler, c’est pas très propice à l’image. Il faut donc être pédagogue et divertissant. Je me suis inspiré de la dynamique des émissions culinaires sur produites, type Top Chef. A la base, tu t’en fous complètement de voir un mec couper des oignons et peler des tomates. Mais avec des micro caméras, avec un bon sound design, tu peux rendre ça trépidant. Ça devient un thriller. »

- Thibault de Longeville - réalisateur

Nicolas Desaintquentin : Quand je suis arrivé, l’équipe m’a dit : « On veut faire des essais avec telle caméra, telle caméra. » J’ai dit : « Ca, c'est des caméras de pub ou de ciné, c’est deux fois et demi au-dessus de notre budget par jour. » Et en fait, je pense qu'il y a eu tout un tas d'arrangements, de parrainages, qui ont permis plein de choses.

Thibault de Longeville : La musique de Mehdi est basée sur des samples. Si tu veux la mettre à l'écran et la raconter, il faut que tu aies les autorisations des ayants-droits. Il y a eu un faisceau de bienveillance unanime à l'égard du projet. Tout le monde, des Sages poètes de la rue au Daft Punk, les éditeurs, les producteurs, les distributeurs, s’est aligné sur l’accord qu’on a proposé, et qui était très symbolique. Sur ce point, la série aurait dû coûter une fortune.

@xavierdenauw

Nicolas Desaintquentin : Thibaut me poussait à aller plus loin, à tester telle caméra, telle optique, telle lumière… Et ça a été pareil sur le tournage. Il n'a pas de principe défini sur ce qui est bien ou pas. Il n'est pas fermé sur un type d'image ou un type de rendu. C’est une des raisons du succès de la série à mon avis.

Flore Biet : Le documentaire en est à 10 millions de vues. C’est un ovni. Mais il n'est pas valorisé sur YouTube. Ne serait-ce que là-dessus, on ne touche rien. De toute façon, notre accord avec Arte n'est pas du tout dépendant de l’audimat. Le documentaire terminé, on est allé le montrer au festival Cannes Séries au mois d’avril 2024. On a fait descendre toute l’équipe.

Myriam Essadi : Rien que d’être sélectionnés, c’était une victoire. On n’allait pas chercher de prix, on allait juste le montrer pour la première fois. La veille de la diffusion, il y avait une grosse soirée dans le cadre du festival, tout le monde se demandait quel prix on avait gagné. On faisait la fête comme si on était vainqueur, alors que les résultats étaient le lendemain. Mokobé avait prix le micro, je te jure, on a retourné Cannes. Nicolas Desaintquentin : On ne montrait que les deux premiers épisodes, et on a eu dix minutes de standing ovation. T'as les réalisateurs des autres séries en compétition qui viennent te voir en disant : « Bravo, vous avez plié le game. » Le lendemain, quand on a reçu le prix, c’était dingue. Et le soir, j’ai discuté avec un membre du jury. Il m’a dit que les délibérations avaient duré 1mn30.

On ne montrait que les deux premiers épisodes [à Cannes], et on a eu dix minutes de standing
ovation. T'as les réalisateurs des autres séries en compétition qui viennent te voir en disant :
« Bravo, vous avez plié le game. » Le lendemain, quand on a reçu le prix, c’était dingue. Et le soir,
j’ai discuté avec un membre du jury. Il m’a dit que les délibérations avaient duré 1mn30.

- Nicolas Desaintquentin, chef opérateur Myriam

Myriam Essadi : Lors de l’avant-première à Paris, au Grand Rex, on était encore plus excités parce qu’il y avait tous nos proches. J’étais même hyper stressée. Cinq jours avant, on a fait une projection familiale, dans un cinéma que tiennent des cousins. On savait que ça allait être bouleversant. Et la famille l’a super bien accueilli, ça a été une journée incroyable. Ensuite, au Grand Rex, j’ai à peine regardé l’écran. Je regardais les gens autour de moi, leurs réactions.

360 Creative

Mokobé : C’est la première fois que je voyais le documentaire, c’était blindé, il n’y avait plus de place. A certains moments, on avait l’impression que la projection se transformait en one-man show, les gens étaient morts de rire. Et puis l’instant d’après, ça devenait un concert.

Myriam Essadi : Je suis très proche du 113, mais aussi d’Ed Banger. C’est moi qui aie parlé de l’idée du documentaire à Kery James. On a beaucoup parlé en amont, il était dans une forme de déni sur beaucoup de choses. On était à côté lors de l’avant-première. Il me regardait avec un immense sourire.

Mokobé : On a découvert beaucoup de choses pendant cette projection. A l’époque, on ne comprenait pas pourquoi Mehdi avait choisi cette voie, un peu loin du rap, de nous. On n’avait pas compris qu’Ed Banger était une sorte de Mafia K’1 Fry. Il n’y a pas une journée où on ne me parle pas du documentaire. Pas une. Pour moi, Mehdi est le plus grand compositeur de l’histoire du rap français. Il est venu mettre de la magie dans nos vies, il a achevé sa mission, et il est reparti. Qui peut dire : « Ah non, DJ Mehdi, c’est de la merde. » Ca n’a aucun sens. On n’a jamais réussi à faire le deuil. On aurait préféré qu’il n’y ait jamais ce documentaire, c’est vrai, qu’il soit encore là avec nous. Mais ça nous a fait du bien. Parce que ça a permis à pleins de gens de comprendre pourquoi il était si exceptionnel.

« On aurait préféré qu’il n’y ait jamais ce documentaire, c’est vrai, qu’il soit encore là avec nous. Mais ça nous a fait du bien. Parce que ça a permis à pleins de gens de comprendre pourquoi il était si exceptionnel. » - Mokobé

Retrouve l’épisode 1 du documentaire "Made in France" réalisé par Thibault de Longeville sur la chaîne d'Arte


Photo par Xavier De Nauw

En septembre 2024, un documentaire bouleversa la scène culturelle francophone. En mêlant la mise en avant d’un talent, l’intime d’un humain et le spectaculaire d’une carrière brutalement stoppé, nombreux sont les spectateurs à avoir découvert ou re-découvert l’exceptionnel Dj Mehdi, l’homme derrière les plus grands succès de 113, de la Mafia K’1 Fry ou du légendaire label Ed Banger. Un an après le succès d’un objet musical unique, retour en témoignages sur l’histoire d’un documentaire qui a marqué son époque. Des interventions du réalisateur Thibault de Longeville à la famille du musicien, des postes techniques aux artistes qui l’ont entouré, en voici l’histoire, du point de vue de ses principaux acteurs.


Intervenants :
Myriam Essadi : Cousine de DJ Mehid, artiste, interviewée dans le documentaire.
Flore Biet : Productrice.
Mokobé : Artiste, membre du 113, interviewé dans le documentaire.
Zakaria Cheurfa : Chef monteur et producteur associé.
Nicolas Desaintquentin : Directeur de la photographie.
Thibault de Longeville : Réalisateur et producteur.
Raphaël da Cruz : Documentaliste, journaliste.


Myriam Essadi : La première fois que j’entends parler de l’idée d’un documentaire sur Mehdi, c’est par Thibault de Longeville, son ami, quelques mois après le décès. C’est encore très frais. Thibaut et moi sommes proches, et j'étais extrêmement proche de Mehdi. Ça me paraissait être une évidence de lui rendre hommage de cette façon. On s’est dit en riant : « Tu verras, ça sera notre projet hollywoodien. » Sans aucune prétention, mais qu’un tel documentaire ait du succès ou non, peu importe. Il fallait le faire.

360 Creative

Flore Biet : Au bout d’un moment, l’idée est présentée à la famille de Mehdi, qui n’est toujours pas prête. Chacun noie sa peine, son chagrin, à sa façon. Thibault, c’est parl’écriture, le film, le média. Quand la discussion avec les proches s’ouvre, qu’elle devient plus positive, on est en 2018.

Mokobé : Les vieux amis de Mehdi ont accueilli le projet à bras ouvert, comme une trèsbonne nouvelle. C’était comme une consécration à venir, on avait très hâte.

« Les vieux amis de Mehdi ont accueilli le projet à bras ouvert, comme une très bonne nouvelle. C’était comme une consécration à venir, on avait très hâte. » - Mokobé

Flore Biet : Le premier projet est celui d’un film unitaire, plutôt de 90 minutes, pas une série. Mais à partir du moment où la famille a donné son accord, peu importe la forme, on savait que ça allait exister. Si on n’avait eu aucun financement, ça aurait même pu être une bande-dessinée, peu importe, mais cette histoire, il voulait la raconter.

Myriam Essadi : Avec Thibault, on a passé presque trois ans à échanger sur la direction à prendre, notamment sur l’équilibre entre la partie rap et la partie électro. Il fallait aussi montrer son évolution artistique. Ça me tenait vraiment à cœur parce que j’avais vécu ce changement à ses côtés et que je savais combien ça avait été difficile. C’était une vraie traversée du désert, il faut dire les choses. Et je voulais que ça se sache parce qu'il y en a aujourd'hui qui disent : « Ah, c'est super ce qu'il a fait. » Mais ils ne le soutenaient pas du tout à l'époque. Ça n’est pas une vengeance, plutôt une manière de dire que parfois, c'est bien de se remettre en question, de ne pas juger les autres sur leur choix de vie.

Flore Biet : Après le Covid, la marque Arte.tv prend un réel essor, ils se lancent à fond dans la prod de séries et de séries documentaires. On se met donc d'accord avec eux sur un 4 fois 30 minutes. Pourtant, ça a évolué vers un 6 fois 40mn. Le produit final ne correspond absolument pas au financement qu’on a reçu, dans le sens où ça nous a demandé, à la société de production, aux humains qui ont travaillé dessus, énormément de temps, de charge émotionnelle. On n’avait pas assez d’argent et on a dû en injecter nous-mêmes.

Mokobé : Quand je suis interviewé pour le documentaire, c’est une période un peu bizarre pour moi. J’ai attrapé un neuropaludisme à Abidjan, je suis passé par une phase de coma, c’est très compliqué. J’ai peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas me souvenir. On se retrouve tout de même aux studios Twin, porte de la Muette. Ce lieu, ça fait vingt-cinq ans qu’on le connaît. Ça me met à l’aise, et on arrive à faire toute une journée d’interview, jusque tard le soir. Je n’ai pas vu le temps passer. Les souvenirs sont revenu à la surface.

Archive Radikal

Zakaria Cheurfa : Thibault préfère en faire trop (rires). La masse de rushs est impressionnante. Les interviews peuvent durer huit, neuf heures, alors que souvent, les rappeurs parlent très peu. Il faut du temps pour laisser sortir les émotions, pour échanger de façon approfondie, qualitative. Au-delà de parler de Mehdi, ça parle musique. Comme on est tous passionnés, on était supers contents quand de nouveaux rushs arrivaient.

Mokobé : Quand j’étais au plus mal à cause de la maladie, je me suis refait tout le fil de ma vie depuis l’âge de trois ans. Ça veut dire qu’au moment de l’interview, j’étais très nostalgique. Ce documentaire, comme la nostalgie, permet de te rappeler à quel point on a vécu une époque formidable.

Nicolas Desaintquentin : C’était long, les interviews, très long. Je n’en ai jamais faite d’aussi longues. On est repartis de chez Myriam à 22h. Pedro Winter avait accordé sa matinée, on est partie à 17h parce qu’il devait aller chercher ses enfants à l’école.

Mokobé : Thibault est un ami, un frère. Grâce à cette relation, il n’y a pas de pression. Au bout d’un moment, il ne pose même plus de questions. On est là, on parle, on déballe, il est entouré d’une équipe formidable… Les artistes se retrouvent souvent à faire des interviews où il y a un truc qui ne va pas, qui pèse. Là, c’est tout le contraire. La caméra disparaît.

@xavierdenauw

Nicolas Desaintquentin : Quand tu es chef-opérateur, tout le monde dans le métier te dit que les peaux noires, c’est génial, parce que ça réfléchit les couleurs. Alors, le réflexe, c’est de mettre plein de couleurs dans le cadre de l’interview avec une personne noire. Mais il y a une forme d’exotisme derrière cela. Santigold, qui est interviewée dans le documentaire, nous l’a bien fait comprendre. Elle a dit : « Vous ne me mettez pas un contre-jour bleu ou je sais pas quoi dans les cheveux, hein. »

Myriam Essadi : Pour nous remettre dans l’époque, ce qui est assez difficile émotionnellement, Thibault nous donne des devoirs. Avant de tourner, il me dit : « Ecoute tel album, regarde tel clips... » Je n’ai fait que ça pendant trois jours, et ça a été difficile parce que je ne pouvais pas regarder une photo de Mehdi sans pleurer. Mais ça a fonctionné.

« Pour nous remettre dans l’époque, ce qui est assez difficile émotionnellement, Thibault nous
donne des devoirs. Avant de tourner, il me dit :
« Ecoute tel album, regarde tel clips... » Je n’ai fait que ça pendant trois jours, et ça a été difficile
parce que je ne pouvais pas regarder une photo de Mehdi sans pleurer. Mais ça a fonctionné. »

- Myriam Essai, cousine de Dj Mehdi

Thibault de Longeville : Mehdi, c’est un personnage par nature, mais un personnage de l’ombre. Puisqu’il était discret, humble, qu’il ne se mettait pas trop en avant et qu’il n’est plus de ce monde, ça pouvait être compliqué de trouver des choses sur lui. Heureusement, j’avais beaucoup plus d’images d’archives que ce que j’imaginais. Et puis, il y avait celles que je n’avais pas mais dont je connaissais l’existence. J’ai fait beaucoup de recherches, mais il fallait faire appel à un documentaliste. Pas un profil classique, mais un passionné de rap.

Raphaël da Cruz : Le travail de documentaliste est un travail d’orpailleur. Tu creuses, tu creuses, même sur des sujets parallèles. Dès que le documentaire parle d’un sujet de société, tu vas chercher des images sur les révoltes dans les banlieues, sur le contexte économique de l’industrie du disque… Parfois, il y a d’énormes coups de chance. Par exemple, les images des membres d’Idéal J jeunes viennent d’un documentaire de France 3. Mais la boîte de prod de l’époque ne les avait plus. J’ai réussi à en trouver l’intégralité à la BNF, mais je ne pouvais pas les prendre, il fallait l’accord du réalisateur, que j’ai donc contacté, et qui nous les a tout simplement filées.

Archive Radikal

Zakaria Cheurfa : L'écoute de la musique et des paroles en profondeur, ça aussi, ça a été très long. Parce qu’il y a des choses que les gens ne nous disent pas en interview. Les artistes s’expriment souvent mieux grâce à leur musique. A l’écoute, tu comprends tout. Dès qu’il nous manquait des éléments, on allait les chercher dans la musique, qui dans un tel documentaire, a autant de valeur que les interviews. Voire plus.

Raphaël da Cruz : Dans les années 2000, il y a eu une bascule. Avant, les musiques actuelles avaient leur place sur la télé hertzienne, notamment sur M6. D’un seul coup, ces cultures ont été poussées sur les chaînes du câble, spécialisées. Le problème, c’est que ces chaînes n’avaient pas toujours de budget conséquent et qu’il n’y a presque plus d’archives.

Nicolas Desaintquentin : Pour moi, Thibault est un peu le Ana DuVernay français. Elle a réalisé le documentaire Le 13e, mais aussi une série-fiction, When They See Us, qui nous avait beaucoup plus à l’image, avec une esthétique 16mm, un rendu d’optiques très particulier. Le chef-opérateur est Bradford Young, et on a essayé d’utiliser les mêmes optiques que lui, celles qu’il a créées, les BlackWing TRIBE7. Elles sont très rares en France.

Thibault de Longville : J’ai adoré le documentaire Let’s Get Lost sur le trompettiste de jazz Chet Baker. Il y a aussi celui qui retrace la fabrication de l’album Back On The Block de Quincy Jones. Et bien sûr, je me suis pris celui du Buena Vista Social Club de Wim Wenders et Ry Cooder, qui s’effacent totalement derrière les musiciens qu’ils filment. En plus de raconter la fabrication d’un album, il met en lumière des artistes d’une autre époque. On avait un peu la même mentalité, mais envers une certaines forme de hip-hop golden age.

« Fondamentalement, un beatmaker, c’est chiant à regarder. C’est un mec qui est derrière une boîte à rythmes ou un sampler, c’est pas très propice à l’image. Il faut donc être pédagogue et divertissant. Je me suis inspiré de la dynamique des émissions culinaires sur produites, type Top Chef. A la base, tu t’en fous complètement de voir un mec couper des oignons et peler des tomates. Mais avec des micro caméras, avec un bon sound design, tu peux rendre ça trépidant. Ça devient un thriller. »

- Thibault de Longeville - réalisateur

Nicolas Desaintquentin : Quand je suis arrivé, l’équipe m’a dit : « On veut faire des essais avec telle caméra, telle caméra. » J’ai dit : « Ca, c'est des caméras de pub ou de ciné, c’est deux fois et demi au-dessus de notre budget par jour. » Et en fait, je pense qu'il y a eu tout un tas d'arrangements, de parrainages, qui ont permis plein de choses.

Thibault de Longeville : La musique de Mehdi est basée sur des samples. Si tu veux la mettre à l'écran et la raconter, il faut que tu aies les autorisations des ayants-droits. Il y a eu un faisceau de bienveillance unanime à l'égard du projet. Tout le monde, des Sages poètes de la rue au Daft Punk, les éditeurs, les producteurs, les distributeurs, s’est aligné sur l’accord qu’on a proposé, et qui était très symbolique. Sur ce point, la série aurait dû coûter une fortune.

@xavierdenauw

Nicolas Desaintquentin : Thibaut me poussait à aller plus loin, à tester telle caméra, telle optique, telle lumière… Et ça a été pareil sur le tournage. Il n'a pas de principe défini sur ce qui est bien ou pas. Il n'est pas fermé sur un type d'image ou un type de rendu. C’est une des raisons du succès de la série à mon avis.

Flore Biet : Le documentaire en est à 10 millions de vues. C’est un ovni. Mais il n'est pas valorisé sur YouTube. Ne serait-ce que là-dessus, on ne touche rien. De toute façon, notre accord avec Arte n'est pas du tout dépendant de l’audimat. Le documentaire terminé, on est allé le montrer au festival Cannes Séries au mois d’avril 2024. On a fait descendre toute l’équipe.

Myriam Essadi : Rien que d’être sélectionnés, c’était une victoire. On n’allait pas chercher de prix, on allait juste le montrer pour la première fois. La veille de la diffusion, il y avait une grosse soirée dans le cadre du festival, tout le monde se demandait quel prix on avait gagné. On faisait la fête comme si on était vainqueur, alors que les résultats étaient le lendemain. Mokobé avait prix le micro, je te jure, on a retourné Cannes. Nicolas Desaintquentin : On ne montrait que les deux premiers épisodes, et on a eu dix minutes de standing ovation. T'as les réalisateurs des autres séries en compétition qui viennent te voir en disant : « Bravo, vous avez plié le game. » Le lendemain, quand on a reçu le prix, c’était dingue. Et le soir, j’ai discuté avec un membre du jury. Il m’a dit que les délibérations avaient duré 1mn30.

On ne montrait que les deux premiers épisodes [à Cannes], et on a eu dix minutes de standing
ovation. T'as les réalisateurs des autres séries en compétition qui viennent te voir en disant :
« Bravo, vous avez plié le game. » Le lendemain, quand on a reçu le prix, c’était dingue. Et le soir,
j’ai discuté avec un membre du jury. Il m’a dit que les délibérations avaient duré 1mn30.

- Nicolas Desaintquentin, chef opérateur Myriam

Myriam Essadi : Lors de l’avant-première à Paris, au Grand Rex, on était encore plus excités parce qu’il y avait tous nos proches. J’étais même hyper stressée. Cinq jours avant, on a fait une projection familiale, dans un cinéma que tiennent des cousins. On savait que ça allait être bouleversant. Et la famille l’a super bien accueilli, ça a été une journée incroyable. Ensuite, au Grand Rex, j’ai à peine regardé l’écran. Je regardais les gens autour de moi, leurs réactions.

360 Creative

Mokobé : C’est la première fois que je voyais le documentaire, c’était blindé, il n’y avait plus de place. A certains moments, on avait l’impression que la projection se transformait en one-man show, les gens étaient morts de rire. Et puis l’instant d’après, ça devenait un concert.

Myriam Essadi : Je suis très proche du 113, mais aussi d’Ed Banger. C’est moi qui aie parlé de l’idée du documentaire à Kery James. On a beaucoup parlé en amont, il était dans une forme de déni sur beaucoup de choses. On était à côté lors de l’avant-première. Il me regardait avec un immense sourire.

Mokobé : On a découvert beaucoup de choses pendant cette projection. A l’époque, on ne comprenait pas pourquoi Mehdi avait choisi cette voie, un peu loin du rap, de nous. On n’avait pas compris qu’Ed Banger était une sorte de Mafia K’1 Fry. Il n’y a pas une journée où on ne me parle pas du documentaire. Pas une. Pour moi, Mehdi est le plus grand compositeur de l’histoire du rap français. Il est venu mettre de la magie dans nos vies, il a achevé sa mission, et il est reparti. Qui peut dire : « Ah non, DJ Mehdi, c’est de la merde. » Ca n’a aucun sens. On n’a jamais réussi à faire le deuil. On aurait préféré qu’il n’y ait jamais ce documentaire, c’est vrai, qu’il soit encore là avec nous. Mais ça nous a fait du bien. Parce que ça a permis à pleins de gens de comprendre pourquoi il était si exceptionnel.

« On aurait préféré qu’il n’y ait jamais ce documentaire, c’est vrai, qu’il soit encore là avec nous. Mais ça nous a fait du bien. Parce que ça a permis à pleins de gens de comprendre pourquoi il était si exceptionnel. » - Mokobé

Retrouve l’épisode 1 du documentaire "Made in France" réalisé par Thibault de Longeville sur la chaîne d'Arte


Photo par Xavier De Nauw

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