
Avant les réseaux et les plateformes, c’est sur cassette que s’est écrite l’histoire du hip-hop.
Il y a eu cette célèbre soirée du 11 Août 1973, à New York, considérée à bien des égards comme l’acte de naissance du hip-hop. Puis il y a eu les block parties où se croisaient Grandmaster Flash et Pete DJ Jones. Ou encore les battles et les affrontements entre artistes, sur les ondes derrière un micro, et dans la rue derrière des poings serrés. Mais si l'on connaît aujourd'hui ces épisodes et que l'on peut les réécouter pour (re)découvrir l’histoire du mouvement, c'est surtout grâce à une chose : les mixtapes et leurs créateurs, personnages centraux de la diffusion du rap et du mouvement hip-hop depuis ses débuts. Retour sur un format incontournable du genre, qui a su s’affranchir aussi bien des codes du format album que des lois fédérales américaines.
PARTY TAPES
Les tous premiers enregistrements du genre prennent vie entre la fin des années 70 et le début des années 80. Dans de larges pièces obscures où la musique se joue à un volume assez élevé et se mêle au rires et aux éclats de voix du public, les DJ résidents du Bronx et des quartiers populaires de New-York ont, entre la fin des années 70 et le début des années 80, une idée simple : celle de capter l’essence de la soirée sur une cassette audio. Sur ces cassettes appelées Party tapes, on peut y entendre de la musique qui sort des platines, le bruit du public, mais aussi des groupes rapper en live. Et la plupart du temps, c’était dans des compétitions de rimes: les Battles. Alors, dans ces évènements encore confidentiels du début des années 80, des groupes comme les Cold Crush Brothers ou les Fantastic Five y ont ainsi construit leur popularité, dans une période qui coïncide avec un fort engouement pour le clubbing aux Etats-Unis. A cette époque, certaines boites de nuit comme le Studio 54 sont incontournables, et participent rapidement à la popularisation des party tapes, vendues à la sortie ou en pleine rue, de main à main. Comme un épi de mais grillé ou un marron chaud, la Party tape est un pur produit de la rue qui se vend de manière toute aussi artisanale.
Alors un peu plus tard, au milieu des années 1980, les figures phare de la nuit dans la grand pomme sont incarnées par de nouveaux DJ : ils se nomment Brucie B, Chief Rocker Starchild ou encore Lovebug Starski. Et le cas de Brucie B, DJ résident au Rooftop à Harlem, raconte bien la manière dont les DJ sont en train de créer leur propre business via ces party tapes à la popularité en hausse :
"Je vendais mes cassettes à la sortie des boites ou au quartier. Les prix allaient de 20$ à 50$ ou même plus, ça dépendait de la demande", commente l'intéressé.
Mais les DJ sont malins : s’ils tirent des bénéfices de la vente de ces supports, ils proposent peu à peu de nouveaux services à leur clientèle. Contre un petit billet en plus, passionné et passionnées pouvaient se procurer une cassette dédicacée par leur artiste favori. De quoi faire un peu plus gonfler la hype autour de cet objet de plus en plus convoité.
Du côté de DJ Premier, l'un des DJ et producteurs les plus célèbres de l'histoire du hip-hop, la livraison se fait par tout les moyens, même en taxi :
"Ma première mixtape, c’était quand j’étais dans la maison de mon grand-père. On avait appelé un taxi pour se rendre à la 42ème rue à Manhattan à New York. A cette époque quand tu voulais prendre des mixtapes tu pouvais les acheter chez le chauffeur de taxi", se souvient-il.
Alors peu à peu, la party tape évolue : le format devient si populaire qu’il s’ouvre à d’autres propositions que des enregistrements live, et laisse peu à peu tomber le préfixe « party » pour emprunter le plus fédérateur « mix ». C’est à ce moment là que naît la mixtape, et ça, c’est en parti grâce à un DJ qui bouleversera pour de bon les codes de ce format.
RÉVOLUTION
S'il vend comme les autres DJ ses tapes à la sortie des clubs, dans les taxis ou sur les marchés, Kid Capri, alors résident du Studio 54, change brusquement la donne : "Avant lui, on enregistrait juste les sets en soirées mais Capri a mis la barre plus haut en enregistrant les rappeurs chez lui avec la même dynamique qu'un show en club", souligne l'immense DJ Cash Money, de passage à Paris. Ajoutant une intro et un outro à ses mixes, Kid Capri invite qui il veut, parle et anime le show, rappe, scratche, mixe et invente un format totalement inédit. Tout le monde de la nuit, et plus largement de la musique s’accorde à dire qu’il a donné un autre visage aux mixtapes : « Il a été intelligent. Il a importé l’ambiance des clubs chez lui », appuie DJ Clark Kent, autre grand nom de l'époque. Le modèle fera des émules et conduira, durant la décennie suivante, à l'explosion du genre, remettant le DJ au centre du circuit, tel un passeur de culture.
De 1990 à 2000, le rap se développe, la production et la diffusion s'industrialisent et les ventes du genre explosent. Pour beaucoup de jeunes rappeurs, les DJ deviennent une véritable porte d'entrée dans le milieu, à l'instar de Ron G, Doo Wop, Mister Cee, Tony Touch, Funkmaster Flex ou encore DJ Clue. En France, DJ Clyde, membre du groupe légendaire Assassin sera le précurseur, suivi par Cut Killer, Poska, LBR, Kost ou Goldfinger. Courtisés par les maisons de disques et les radios pour leur indéniable flair artistique, il deviennent peu à peu des sortes de directeurs artistiques indépendants, seuls capables de capter à chaud l'énergie de la rue, de repérer et de mettre en avant les stars de demain. Mieux : les labels eux-mêmes produisent des mixtapes via ces grands noms de la rue, à l'instar des tapes 60 Minutes of Funk, de Funkmaster Flex ou The Professional de DJ Clue, respectivement certifiées disque d’or et de platine. Mais alors que l'entente tacite entre DJ et labels est longtemps restée cordiale, les choses se tendent à la fin des années 2000. Les mixtapes vont être confrontées à un problème de taille : la loi.
ILLÉGALES TAPES
Le 16 Janvier 2007, DJ Drama et Don Cannon sont arrêtés par le FBI. En cause : Dedication II, la leur mixtape consacrée au rappeur sudiste Lil Wayne, dont les chiffres de vente dépassent à l’époque celles de The Carter II, album officiel de ce même Lil Wayne sorti chez Universal. En vertu de RICO, une loi fédérale qui sanctionne pénalement les organisations mafieuses et criminelles, le duo est inquiété pour « contrefaçon et violation de la législation sur le copyright ». Oui : dans la mixtape, bon nombre de samples et d’instrumentales ont été utilisées sans autorisations préalables. Et ça, c’est un problème : selon la Recording Industry Association Of America, la RIAA, qui défend les intérêts et droits d’auteurs des artistes, maisons de disques et labels indépendants, la mixtape est en effet rien d'autre qu'un « enregistrement pirate » dont le cadre juridique est clair : la mixtape est légale mais la vendre est illégale. Les ordinateurs et les voitures des deux DJ, ainsi que 80000 CD sont confisqués sous la dénomination de CD illégaux . Cette condamnation marque un tournant dans l’histoire de la mixtape : ce format si libre, ou l’utilisation d’instrumentales et de samples échappait à tout contrôle, ne l’est plus.
Mais ce coup dur va donner lieu à de nouvelles innovations : une nouvelle ère s'ouvre, celle de la mixtape gratuite, disponible sur des plateformes comme Datpiff, ou Dope Hood aux états-unis, ou sur Haute Culture, pour ne citer qu’elle, en France. Si la mixtape devient gratuite et téléchargeable en ligne sans échange monétaire, l’usage de contenu soumis à des droits d’auteurs n’est répréhensible par la loi. Gratuite, la mixtape redevient libre.
Alors, en même temps que son prix, sa forme change considérablement : de plus en plus, la mixtape devient un simple street-cd promotionnel utilisé par les artistes indépendants pour créer leur buzz, publiant des disques sur lesquels le DJ est de plus en plus en retrait et présente à peine les titres. Et si, dans les années 1990, il fallait sortir un single physique pour se faire remarquer, tout se passe désormais en ligne, là ou un extrait de la tape est vite clippé et publié sur YouTube. C’est d’ailleurs de cette manière que s’est opérée la mise en marché de Nicki Minaj : aujourd’hui confortablement installée au panthéon du rap américain, l’artiste du Queens s’est fait connaître avant tout dans le milieu des mixtapes, notamment via les DJ Big Mike et Holiday, attirant les faveurs du label Young Money de Lil Wayne. Une stratégie réitérée par le label avec Drake suite à la sortie de sa mixtape So Far Gone.
Depuis, la Mixtape continue de se frayer un chemin parmi le flot de sorties sur les scènes américaines et francophones, mais leur format a, encore une fois, considérablement évolué. Plutôt reprises sous forme d’hommage au format originel qui a bercé l’histoire du rap, la mixtape moderne n’a de mixtape plus que le nom : dans Mixtape Pluto, sorti en septembre 2024 par Future, aucun DJ n’accompagne les auditeurs et auditrices au fil de l’écoute de l’album, seulement bercé.e par la voix du rappeur et ses instrumentales. Mais s’il reste bien quelque chose de la mixtape dans les propositions actuelles, c’est son aspect « compilation », seul attribut qui permet au format de se différencier des albums : les mixtapes, ce sont aujourd’hui des morceaux empilés dans un seul et même projet, sans volonté d’installer une trame narrative ou une direction artistique précise. Alors, ce qui reste aujourd’hui de la mixtape et de la party tape, ce n’est pas la voix des DJ, le bruit de la foule ou les clashs de rappeurs. Ce qu’il reste, c’est la volonté de proposer un format incontournable de la culture hip-hop, qui n’a toujours obéi qu’à une seule règle : celle de s’affranchir des codes du format album bien souvent sacraliser, pour proposer de la musique de la manière la plus libre possible.



