
La première fois que l'accent québécois s'est immiscé dans mes écouteurs, c'était avec "Stupéfiant" de Rowjay. Effortless sur une prod lancinante, l'artiste m'a convaincu en un rien de temps. J'en voulais à mon algorithme Spotify de ne me présenter que maintenant ce rap québ, l'entraînant pourtant à ne pas faire cas de mes préférences routinières. Curieuse, je me perds donc dans un tunnel musical d'artistes, montréalais pour la plupart. Pourtant la difficulté qu'a ma plateforme d'écoute à me proposer de nouvelles têtes me questionne. Pourquoi n'en ai-je pas eu vent plus tôt ? Et pourquoi c'est aussi difficile en tant que français d'accéder au rap québécois ?
Un peu de contexte :
L'émergence du rap québécois se fait dans les années 70 grâce à une proximité avec New York et plus particulièrement Brooklyn. Des techniques de DJing sont rapportées au Québec comme celle du "cut and scratch". Au même moment, des jeunes commencent à prendre le micro. C'est au début des années 80 que l'on remarque réellement la présence de rappeurs québécois. Une invisibilisation de ce genre dans les institutions musicales pousse naturellement le rap à développer son indépendance à partir des années 2000. Les acteurs du rap québ créent leurs propres studios d'enregistrement, concours, magazines, maisons de disques. Un des tournants du rap québécois est sûrement celui des WordUp Battles, tout le monde en a déjà vu passer sans savoir qu'elles étaient les premières compétitions francophones de battle de rap. Ce développement est facilité par l'arrivée d'internet, la musique n'a plus de frontières physiques. L'essor des plateformes de téléchargement renverse les dynamiques de l'industrie musicale, plus besoin de structures pour être écouté par tous.
"On n'a pas de culture musicale millénaire comme celle de l'Europe. Le Canada est un pays très jeune donc il n'y a pas de code esthétique commun. Il y a une forme de complexe vis-à-vis de la culture québécoise. Il y a un manque de transmission intergénérationnelle, j'essaye d'y remédier à mon échelle en collaborant avec de jeunes artistes."
DJ White Socks - réalisateur, producteur, journaliste rap à CHOQ.ca
Une des premières Word UP Battle
La France et le Québec, une histoire impossible
Si la France est longtemps restée ignorante de la scène québécoise, ce n'est pas uniquement à cause de l’océan qui sépare les deux. Dans l'histoire, les auditeurs français ont souvent eu du mal à accepter les accents dans la musique. Quand on y ajoute l'omniprésence de l'anglicisme dans le vocabulaire québécois - longtemps critiqué par les auditeurs français avant que des artistes comme Hamza ne finissent par imposer le mélange des langues - on y voit plus clair. Lorsque la langue française s'éloigne des formes auxquelles nous sommes habitués, il est facile de lier cette étrangeté à quelque chose de désagréable.
"Je ne suis pas dans la peau d'un Français mais je comprends la difficulté de la langue. Ça reste une énorme barrière dans certains coins."
Nicolas Lacasse — recherchiste, programmateur musical, journaliste, créateur de contenu à ICI Musique Radio-Canada
" Il y a peut-être un frein concernant notre accent. Je ne pense pas que cela empêche d'apprécier ce qu'on fait. On parle français et on a des références américaines, un mélange parfait pour vous faire kiffer."
Remastered – curation et médiation culturelle
Le manque de représentation historique du rap au Québec n'a pas aidé les artistes à s'exporter au-delà de leurs frontières et même au sein de leur propre limite géographique. Si on reprend l’histoire du rap en France, on constate qu’il a mis du temps à accéder à une représentation non-discriminatoire. Pourtant dès 1999 apparaît la catégorie "Rap/Groove" aux Victoires de la musique. Manau remporte le prix avec "La Tribu de Dana" face à des artistes comme MC Solaar, NTM, Ärsenik et Stomy Bugsy. Largement critiqué pour son vainqueur et non sans raison, la catégorie rap est déjà présente à la fin des années 90, légitimant en partie sa place aux yeux du grand public.
Quant au Québec, une tentative de donner au rap sa place dans les prix de musique se fait en 1997. Dubmatique sort l'album du même nom, plus de 125 000 copies vendues, c'est un record et une victoire pour le rap québécois. Pourtant ils sont récompensés au Gala de l'ADISQ (Association québécoise de l'industrie du disque, du spectacle et de la vidéo) dans la catégorie "rock alternatif". En 2002, le rappeur 2Faces avait interrompu le gala avec une vingtaine de collègues pour réclamer une meilleure visibilité pour le rap québécois. Ce n’est qu’en 2017, qu’un prix Félix de l’album hip-hop de l’année est enfin remis lors du gala télévisé de l’ADISQ. C'est Alaclair Ensemble qui remporte ce prix historique avec leur album Les Frères Cueilleurs. Sans cette reconnaissance du grand public et cette médiatisation du rap, le développement des artistes et du genre en lui-même est ralenti.
"Avant, les Français ne regardaient pas la scène québécoise car c'était difficile de trouver ou de voir ce qu'il se passait. Justement parce que les médias n'en parlaient pas."
Nicolas Lacasse
"Si on avait des nouveaux dirigeants dans les institutions, issus de la culture populaire, je pense que ça ferait la différence."
Remastered
Dubmatique – “La force de comprendre”
Qui fait le mouv
Aujourd'hui, la visibilité du rap au Québec a évolué, les médias et radios s'adonnent à des sujets, chroniques sur le rap, le hip-hop et même l'underground. À La Presse, journal québécois historique, on retrouve le journaliste Pascal LeBlanc, qui est “un fan fini de rap” comme me disait DJ White Socks, qui anime l’émission Pôle Hip-Hop à l’antenne de CHOQ.ca. Une quotidienne qui met en avant des artistes québécois autour d’échanges sur le rap et ses nouveautés. Tout comme Nicolas Lacasse qui fait découvrir des artistes émergents et underground sur ICI Musique. C'est un pari réussi pour ceux qui sont longtemps restés dans la sous-représentation d'un art qu'ils exercent par passion. Sans que pour autant les ressources institutionnelles et financières ne suivent, les artistes et les médiateurs font le mouv. Allers-retours entre la France et le Québec, concerts à Paris aux line-up québécoises et projets communs, aujourd’hui les artistes québécois et français se rapprochent.
L'un des meilleurs exemples de ce développement est sûrement celui de kinji00. Rappeur québécois accompagné par son frère Lb66 à la production. Ils importent en France une vision du Québec libre par des sons parfaitement interprétés en franglais. Une vraie présence sur scène et un public d'adeptes scandant la fleur de lys en signe de mains donnent envie aux Français d'en faire partie. Et c’est grâce à des acteurs comme Remastered que l’on peut voir ces artistes performer en France. En organisant des événements et des projets communs entre français et québécois, Remastered a pour but de créer un pont entre les deux scènes.
kinji00 – “Fleur de lys”
Ce n’est qu’une question de temps pour que le rap québ puisse faire partie intégrante de la scène française. Le rap underground revient à la charge avec des propositions toujours plus intéressantes et originales. Les auditeurs sont dans une dynamique d'exploration et d'intérêt pour des niches plus différentes les unes des autres. Ces observations me laissent croire qu’il y a un espoir pour que le rap québ soit enfin reconnu pour ce qu'il essaye de nous donner depuis des années. En attendant que nos algos s’intéressent un peu plus au rap québ, je vous laisse avec mes recos du moment : Obia le Chef, Mandyspie, Jeune Loup, SeinsSucrer, Mike Shabb, Kinji00, Guessmi, TRAPMAT SAVIOR.




