Asinine, la plume et le tamis

16 juillet 2026

par Tim Levaché

par Tim Levaché

Rares sont celles et ceux à avoir ces dons. Celui de faire naître des images avec des mots, celui de bâtir un imaginaire aussi vaste que complet, celui de transformer la douleur en monuments. Pourtant, Asinine cumule les trois. De son premier projet sorti en 2022 jusqu’à son dernier EP Doom, la Marseillaise dessine au fil des morceaux une toile unique qui ne cesse de s’étoffer, à tel point qu’elle devient au fil des années l’une des plus belles œuvres de la scène musicale hexagonale. De son exigence créative à son obsession des souvenirs en passant par ses phases dénonciatrices, rencontre avec la plume la plus fascinante du rap français actuel.


Asinine, bienvenue dans Radikal. On est très heureux de te recevoir ici, notamment parce qu’il s’est passé beaucoup de choses pour toi en 2025. Première tournée, trois clips, premier projet long format, premiers festivals… Comment tu as vécu cette année et tous ces changements ?

ASININE J’ai grave kiffé partager plus de contenu avec les gens. Et puis, ça n’a jamais été du contenu de remplissage. Par exemple, pour le clip d’ Anchorage, je me suis beaucoup impliquée dans la symbolique, la problématique et l’esthétique globale. On a tourné ça avec Jules Harbulot avec qui j’ai fait mon premier clip. On a pu creuser cette esthétique, c’était trop cool. Cette année, je me suis rendue compte jusqu’où ça pouvait aller un clip, j’ai posé en images toutes celles que j’avais eues en tête pendant l’écriture de La jetée, et j’ai pu les partager avec les gens. Avant j’essayais de tout faire rentrer dans une cover, et une prise de parole minimaliste. Finalement, c’est peu comme format et comme support, pour explorer tout ce que j’ai en tête. Sur La jetée, j’ai l’impression qu’on a réussi à proposer une palette visuelle beaucoup plus large.
Même s’ils sont assez différents, on a réussi à explorer la thématique personnelle de souvenirs sur les trois visuels, ça reste assez cohérent ! Et puis le public était super réceptif à ça. Pour le clip de Si le soleil existe, beaucoup disaient que le clip ressemblait exactement au film qu’ils s’étaient fait dans la tête. J’ai trouvé ça trop bien ! On va dire qu’on a essayé de tisser une sorte de toile.

Tu sais pourquoi ce morceau, Si le soleil existe, a particulièrement touché les gens ?

ASININE Je pense que le fait que la prod soit très orchestrale fait du bien à l’oreille. Il y a aussi beaucoup de dissonances, alors que quand tu sors les violons en général, c’est quelque chose d’assez lisse. Là les kicks tapent… Après, c’est rare que je finisse un morceau aussi vite. On a fait la prod d’une traite, on a fait à peine quelques arrangements. De base je retravaille énormément mes morceaux, la prod, mes textes et mes placements. Là on l’a sorti d’une traite, c’est peut-être cette spontanéité qui a marqué les gens. C’est rassurant en vrai, ça donne confiance dans les premiers jets !


Crédit photo : Cyril Gaborit


Tu as l’air d’avoir une certaine exigence de travail dans ton processus créatif. Tu sais d’où ça te vient ce perfectionnisme ?

ASININE  Au début où j’ai fait de la musique, l’idée de faire quelque chose dont j’étais pas fière, ou que je jugeais pas bien, ça me tétanisait. J’étais obligée de passer des heures et des heures à ce qu’il y ait rien qui dépasse avant même de le faire écouter à la moindre personne. Il y a pu avoir mille versions d’un couplet dans mes sons par exemple, et ça me fait parfois perdre en spontanéité.


Comment tu le vis de te livrer autant, de vider ton sac, en sachant qu’il y a plein de paires d’oreilles qui vont écouter ça ?

ASININE Je pense que dans ma vie perso je parle vraiment pas. Faut vraiment me tirer les vers du nez pour que je me confie. Mes proches le savent maintenant, qu’elle raconte ses trucs à côté, dans son coin. Il y a aussi un truc où, si je raconte des choses qui sont un peu à côté de la réalité, ça me gêne. Je sais pas. Quand tu fais de la musique introspective, je trouve que si tu sors pas tes trucs tels qu’ils sont, je vois pas l’intérêt. En fait, j’écris rarement sous le coup de l’émotion, mais je les appelle quand j’écris. Par exemple, j’écris souvent sur la colère, mais c’est quelque chose de vachement intérieur, c’est pas du tout une émotion à laquelle je m’abandonne dans la vraie vie. Mais quand j’écris, j’ai l’impression d’avoir ce truc assez sous-jacent qui est là, et que je mobilise dans l’écriture seulement.


Crédit photo : Cyril Gaborit


Dans la musique que tu as bâtie aussi, tu as construit un imaginaire très fourni, dans lequel les animaux ont une place centrale. Qu’est-ce qu’ils représentent, ces oiseaux, ces biches, ces loups dans ta musique ?

ASININE Ils sont très présents ! À chaque fois que j’arrive à l’exprimer d’une façon qui me plaît, je sais pas, c’est un peu pour me faire kiffer, j’aime bien. Je trouve que dans le rap, en habitant en ville, je parle pas tant de la campagne, je parle aussi beaucoup de la ville. Mais du coup, j’aime bien juxtaposer deux mondes qui ont pas l’air forcément liés, la ville et la nature. De tous temps, j’ai l’impression que les humains ont eu besoin de se référer à quelque chose de naturel et d’observable autour d’eux. Je sais pas, c’est un kiff cet espèce de bestiaire ! Et puis, chez les artistes que j’aime bien, j’ai l’impression qu’ils ont un petit monde qui leur est propre, des façons d’écrire qui leur sont propres. Par exemple, quand j’écoute 13 Block, j’entends un vocabulaire, une imagerie, des tournures de phrase… même si je ne faisais que lire leur texte, je reconnaîtrais que c’est 13 Block ! C’est un peu comme le truc d’écrire des sons pour des gens. Quand je me prête à cet exercice-là, je fais attention à ne pas trop name-drop d’animaux (rires). Je pense que si des gens reconnaissaient mon texte en le lisant seulement, ça me ferait plaisir. Ça veut dire que t’as un style, et qu’avec les mêmes mots que tout le monde, juste mis dans un certain ordre, ça devient ton écriture.


Retrouve l'entretien complet dans Radikal Magazine 02 - [disponible ici]


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