
Il est l’un des personnages les plus fascinants du rap français actuel. Aussi sérieux que décalé, technique que mélodieux, capitaliste que conscient, Skefre est l’un de ces rappeurs à l’aise sur plusieurs tableaux. À tel point que ceux-ci composent une large fresque, faite d’engagement politique, de second degré, de placements addictifs et de récits de la vraie vie. Rencontre avec un défenseur du rap, qu’il fait vivre loin de sa gentrification, mais proche de ses codes originels.
Skefre, bienvenue dans Radikal. Ta musique est très plurielle. Tu abordes dans tes textes de nombreux sujets, des scènes qui se passent en bas de chez toi à ce qu’il se passe à l’autre bout du monde. Est-ce que tu pourrais nous décrire ce qui compose ta fresque, d’où tu tires ton nom ?
SKEFRE Je peins le monde comme il est, c’est comme un exercice d’écriture. Parfois, le monde est tel qu’il m’oblige à le caricaturer, ça peut rendre ma musique drôle. Mais je parle du monde et de ce qu’il s’y passe. Ça va de l’histoire d’en bas de mon quartier à un plateau de CNEWS en passant par les galères des hommes politiques.
Comment tu découvres le rap ?
SKEFRE Il a toujours été là ! Avec l’expansion de cette musique, j’entends de plus en plus de gens qui disent qu’ils ont découvert le rap à 16 ans… Nous on vient de la communauté du rap. Depuis petit, on entend les grands frères et les grandes sœurs en écouter. Cette musique, elle nous a toujours accompagnés parce qu’elle décrit nos vies. Elle décrit nos galères. Nous, on est des enfants de la banlieue, elle a toujours été là. C’est le fond sonore, la B.O de ma vie.

Crédit photo : Idriss Nassangar
Dans une interview, tu parles d’une période qui t’a particulièrement marqué étant petit, c’est la période de révoltes suite à la mort de Zyed et Bouna. Comment tu as vécu cet évènement, et comment il a influencé ton rapport au monde ?
SKEFRE Avant ça, on savait qu’on vivait dans un quartier chaud. On l’entendait, mais on l’avait jamais vu. C’était la première fois qu’on était confrontés à des émeutes comme ça. Il est 15 heures, on est petits, en train de jouer, on voit des attroupements de mecs cagoulés qui se font gazer par la police, les affrontements… Je comprends pas ce qu’il se passe. Mais en grandissant, on a connu ça aussi. Les violences policières, les contrôles incessants, les délits de faciès… C’est quand on les a vécus que j’ai voulu les raconter dans ma musique. Je me suis rappelé plus tard de ces événements, c’était comme si j’avais vraiment compris mon histoire et celle de Zyed et Bouna. Nous on n’est pas morts, mais on a vécu aussi ces violences-là. Ça aurait pu être moi.
Une des questions autour du rap actuel qui revient souvent dans les médias ou chez les artistes, c’est celle de sa dépolitisation. Sur la couverture de Capitaliste 2, il est écrit « 2025 : rap is dead ». C’est ce que tu penses ?
SKEFRE On est rentrés dans une nouvelle ère. Le rap est utilisé différemment, il est plus fun aujourd’hui. Pour moi, le rap, c’est un sale gosse qu’on essaie de faire traîner dans le 16. Mais moi je connais son identité, je sais qui il est, donc je continue à faire le rap que je connais. J’ai aimé cette musique-là parce qu’elle nous a procuré des émotions en racontant nos vies, et celles de nos parents issus de l’immigration. C’est ça qui m’a fait aimer cette musique-là. Pas les hits, les tubes de l’été, encore et encore. Ouais, pour moi c’est vraiment un gosse de cité qu’on essaie de faire passer pour un gars de la haute. Le rap, il vient d’en bas.

Crédit photo : Idriss Nassangar
Au vu de tes prises de position, beaucoup d’auditeurs et auditrices t’on qualifié de rappeur engagé. Est-ce que tu pourrais, toi, te considérer comme un rappeur conscient ?
SKEFRE Je peux pas me dire que je suis un rappeur conscient ! Pour moi je fais juste du rap. Dans le feat avec Huntrill, par exemple, je dis « J’aime plus l’argent que l’église, avec les religions ils font du biz, suce-moi s’il te plaît me fais pas la bise ». C’est pas du rap conscient ça ! Un rappeur conscient, ou engagé, il pourrait pas dire des trucs comme ça. Pour moi, je fais du rap réaliste. Surréaliste, si tu veux. Je peins juste le monde tel qu’il est. “Conscient ”, “engagé ”… J’ai du mal avec ces termes-là. C’est plus le public qui m’a qualifié comme ça. Là où j’ai grandi, tu vois, un rappeur engagé, c’est Kery James. Et on respecte beaucoup trop ce qu’il fait, il y a des trucs qu’il va jamais dire. Moi je peux te dire « Marine le Pen elle a fait ci, moi je vais revendre la came là-bas »… Quand t’écoutes Skefre, t’écoutes pas du Kery James. Après, peut-être que je suis engagé à ma manière. Mais me dire rappeur engagé, rappeur conscient, ça serait mentir !
Retrouve l'entretien complet dans Radikal Magazine 02 - [disponible ici]


