
[BOZAR] Salut Tilt, moi c'est Bozar, enchanté de faire ta connaissance. Je viens de Tournefeuille, de la banlieue toulousaine, donc ça fait pas mal d'années que je me mange tes flops partout dans la ville. Je sais que t'es bien copain avec Fish, 2pon et surtout 100taur avec qui j'ai pu travailler, forcément il m’a bien parlé de toi.
[TILT] Salut Bozar, je suis tout aussi enchanté. Comme toi je suis issu de la banlieue toulousaine, c'est là où j'ai commencé le graffiti en 1988, alors que je venais du skate. C’est un plaisir de faire cette interview croisée, surtout après avoir vu apparaître tes peintures dans ma ville, évidemment grâce à toutes ces places aériennes.

Crédit photo : Boris Sécretin
[BOZAR] Je vais peut-être rebondir sur un truc, tu as dit que tu venais du skate, moi je viens plus du parkour. Je pense que ces deux pratiques se ressemblent, elles se mêlent super bien au graffiti, surtout à travers l’art du déplacement.
[TILT] Carrément, le lien entre skate et graffiti est évident. Déjà, le skate a une culture graphique incroyable, hyper transgressive avec une identité forte. C'est un des rares sports où tu as un lien avec l'art. Il y a le fait que tu t'amuses dans la ville, tu laisses des traces, tu fais du bruit, tu gênes les gens. Dans les deux cas, c’est tout un lifestyle, c'est une manière de t’exprimer et de t'approprier une ville.
J’adore voir toute la nouvelle génération arriver avec un nouveau style, une nouvelle manière de créer, tout en se réappropriant les codes de l’ancienne génération. Aujourd'hui, le skate et le graffiti sont hyper riches de leur passé et de leur présent.

Crédit photo : Lucca Marrel
[RDKL] Vous avez été influencés par deux cultures différentes, pourtant très proches, comment elles ont impacté votre pratique du graffiti ?
[BOZAR] J’ai toujours eu cette énergie de vouloir grimper. En grandissant, j'ai commencé à vouloir sortir de ma banlieue grâce au parkour. Comme dans le skate, j'ai commencé à chercher mes spots pour assouvir mes envies de liberté et de mouvement, forcément ça a été mon premier lien avec l’illégalité. Puis, dès que je me suis intéressé au graffiti, j’ai un peu délaissé cette pratique. Au début, ce n’est pas du tout le vandal qui m'a parlé, mais les terrains, les fresques, tout ce que vous avez pu faire avec la Truskool et Mister Freeze. C'est là que tout s'est lié. Quand tu réalises qu'avec tel type d’escalade ou de technique de corde, tu peux avoir accès à des spots bien visibles où tu peux prendre ton temps pour peindre, tu fonces. C’est un sacré avantage de savoir grimper, quand tu sais que Toulouse est connue pour être la capitale du buff et de la surveillance. Je pense aux graffeurs qui ne sont jamais venus ici… Franchement venez, c'est une école ! Si t’arrives à ne pas te faire péter à Toulouse, il y a de fortes chances que ça ne se produise pas ailleurs. Par contre, fais vite tes photos, parce que tu ne vas pas avoir trop de preuves de ton passage.
[TILT] C'est pour ça que la culture du spot est hyper importante. Ça fait 35 ans que je fais du graffiti dans cette ville, j'ai connu des moments où un énorme chrome dans le centre-ville pouvait mettre des années à disparaître. Maintenant, si tu veux peindre en centre-ville et être visible, tu dois aller chercher le spot exceptionnel, soit hyper éphémère, soit en hauteur. Ce qui est bien avec ces histoires d’effacement, c’est que ça te donne une sorte d'instantané sur la production de la ville, tu sauras qui sont les gens actifs en 2026. Certes tu perds un côté historique, mais tu gagnes un côté vivant. Quelque part, je trouve ça presque romantique que des gars avec 20 ans de différence soient toujours en train d'essayer de faire vivre toute une culture. Surtout contre un système de répression, d'effacement d'effacement, et de contrôle vidéo très actif. C’est là où vous, la nouvelle génération, avez été trop intelligents. Ça ne marche pas en bas, ils font chier, ils effacent, pas grave, on va trouver la solution à travers les hauteurs, là où ils ne peuvent pas buff. Bozar, t'as été hyper bon avec ça, Larv aussi, je trouve ça mortel.

Crédit photo : Lucca Marrel
[BOZAR] C'est vrai que la guerre n'est pas gagnée, mais en tout cas elle continue. D'ailleurs, au-delà de toute cette politique d’effacement, la mairie a trouvé une nouvelle manière de nous invisibiliser, à travers le muralisme. Ils demandent aux artistes, souvent issus du graffiti, de repeindre des murs qui ont une histoire toulousaine incroyable. C’est une manière de nous censurer sans se mouiller les mains. Ces personnes là acceptent pour des raisons d'argent, ce que je comprends, sans pour autant avoir conscience qu'elles ne sont qu'un pion utile à une gentrification de la mairie. D'autant plus que ces gars répondent à une commande qui uniformise leurs styles. Après, je n'ai pas envie de me méprendre non plus, je suis étudiant aux Beaux-Arts, si demain on me propose un mur à peindre avec une rémunération à la clé, je le fais. Par contre, je dirais non si le mur n'est pas vierge, je ne vais pas non plus effacer ma culture. Aujourd'hui, tu as des crews comme les PSE à Toulouse, qui se sont remontés contre ça, qui sont proactifs contre la gentrification du graffiti par le système de fresque. Dernièrement, tu as la dernière émission « Tracks » d’Arte, avec les VON, qui en parle très bien.
[TILT] Je suis entièrement d'accord avec ça. J'ai pu être à la place de la personne dont tu parles. Mais avec l'excès de graffitis gentrificateurs, même le mur propre ne m'intéresse plus, sauf s'il est dans un quartier où tu vas faire venir le graffiti avec sa culture. Même ça, j'essaye de le faire depuis quelque temps, mais ça ne fonctionne pas. Quand on m’invite, je dis tout de suite que j'aimerais faire un flop géant. Au milieu des mecs qui font des fresques, ce n'est pas anodin. L’objectif, c’est de dire « moi je suis issu du graffiti et il a cette représentation plastique là ». Comme par hasard, ils sont tout de suite réticents, mais est-ce qu'un flop géant, ce n'est pas autant une fresque qu'un dinosaure de 15 mètres de haut ? Avec l’uniformisation, tu perds toute ta différence, ta singularité. Puis en termes de message, il ne faut pas s'étonner que les gens un peu plus dans l'art, se perdent et se disent : « de quoi parlent ces gens ? » Comme tu ne veux pas choquer, tu te retrouves à faire des trucs banals.

Crédit photo : Lucca Marrel
[RDKL] Justement, dans cette logique de récupération du graffiti par les institutions, comment être transgressif à travers une pratique plastique et artistique, tout en restant légitime ?
[TILT] Dans ma pratique j'ai un rapport assez schizophrène. D'un côté, cette personne qui fait du graffiti vandal depuis des années, de l’autre, celle qui cherche à travailler la peinture en lien avec ses activités nocturnes. J'ai l'impression que le jour où je vais arrêter de peindre dans la rue, je me sentirai obligé de produire une peinture différente. Comme si je n'avais plus le droit, par légitimité, de montrer des bouts de flop, de parler d'écriture spontanée et libertaire. Par contre, plus je m'intéresse à la peinture en général, d’une manière décontextualisée de ce qui se passe dans la rue, plus j'ai envie qu'elle parle de transgression, de traces, de ce pourquoi j'ai commencé le graffiti. Je me sens hyper honnête à les proposer à des musées, des galeries, en leur montrant une culture où des gens peignent des murs pour dire qu'ils ne sont pas d'accord avec votre système et avec la manière dont on les oblige à vivre. C'est pour ça que j'aime aussi le travail d'atelier de Bozar, si tu lis un peu entre les lignes, tu sens cette liberté, cette vision alternative de la société. Si ce lien est honnête entre la rue, la nuit, l'illégal, l'atelier, la galerie, pour moi t'es un artiste sincère. Sinon, t'es un artiste dans l'anecdote qui est passé à côté de quelque chose.
[RDKL] Comment le graffiti s'est matérialisé dans vos pratiques plastiques ?
[BOZAR] Forcément, il y a le post-vandalisme qui nous lie, avec son concept et sa forme. Tilt se retrouve plus dans la forme, quand il fait des flops, il va voir au-delà de la peinture. Toutes ces salissures, ces trucs dégueulasses, pour la plupart des gens qui ont un oeil non averti, c'est dégueulasse, ils ne regardent pas. Pour lui, c'est tellement pépite qu’il va en faire un agrandissement de 5 mètres par 6. De mon côté, je pense que c'est plus dans le concept, je suis beaucoup plus dans la sculpture et l'installation. Je sépare beaucoup, le flop que je fais dans la rue, je ne souhaite pas le retrouver en galerie. Par contre, le chemin que j'ai fait pour aller le faire, je vais l’utiliser pour créer une oeuvre. Pendant mes déambulations, je vais passer par des microcosmes qui laissent des traces, des aspérités, que j’essaye de récupérer à la façon d’un anthropologue pour les ramener dans mes expositions. L’idée, c'est de ramener certaines parts d’ombre de la société dans la lumière du white cube. Mettre en avant ces fausses notes, ça nous renseigne énormément sur ce qui se passe dans la ville, et comment on a des interactions avec celle-ci.
[RDKL] Le graffiti dans la rue engage ton corps, tu te mets en danger. Dans la logique d'occupation de l'espace, de faire du bruit, la vision du graffeur c'est de voir la faille, de voir un chemin qu'une personne lambda n'aurait pas pensé. Dans un atelier, ce risque disparaît. Comment tu fais pour retranscrire cette manière dont on voit l'espace ? Comment tu prends des risques dans ta pratique en atelier ?
[TILT] Dans ma pratique j'ai un rapport assez schizophrène. D'un côté, cette personne qui fait du graffiti vandal depuis des années, de l’autre, celle qui cherche à travailler la peinture en lien avec ses activités nocturnes. J'ai l'impression que le jour où je vais arrêter de peindre dans la rue, je me sentirai obligé de produire une peinture différente. Comme si je n'avais plus le droit, par légitimité, de montrer des bouts de flop, de parler d'écriture spontanée et libertaire. Par contre, plus je m'intéresse à la peinture en général, d’une manière décontextualisée de ce qui se passe dans la rue, plus j'ai envie qu'elle parle de transgression, de traces, de ce pourquoi j'ai commencé le graffiti. Je me sens hyper honnête à les proposer à des musées, des galeries, en leur montrant une culture où des gens peignent des murs pour dire qu'ils ne sont pas d'accord avec votre système et avec la manière dont on les oblige à vivre. C'est pour ça que j'aime aussi le travail d'atelier de Bozar, si tu lis un peu entre les lignes, tu sens cette liberté, cette vision alternative de la société. Si ce lien est honnête entre la rue, la nuit, l'illégal, l'atelier, la galerie, pour moi t'es un artiste sincère. Sinon, t'es un artiste dans l'anecdote qui est passé à côté de quelque chose.

Crédit photo : Lucca Marrel
[RDKL] Comment le graffiti s'est matérialisé dans vos pratiques plastiques ?
[BOZAR] Forcément, il y a le post-vandalisme qui nous lie, avec son concept et sa forme. Tilt se retrouve plus dans la forme, quand il fait des flops, il va voir au-delà de la peinture. Toutes ces salissures, ces trucs dégueulasses, pour la plupart des gens qui ont un oeil non averti, c'est dégueulasse, ils ne regardent pas. Pour lui, c'est tellement pépite qu’il va en faire un agrandissement de 5 mètres par 6. De mon côté, je pense que c'est plus dans le concept, je suis beaucoup plus dans la sculpture et l'installation. Je sépare beaucoup, le flop que je fais dans la rue, je ne souhaite pas le retrouver en galerie. Par contre, le chemin que j'ai fait pour aller le faire, je vais l’utiliser pour créer une oeuvre. Pendant mes déambulations, je vais passer par des microcosmes qui laissent des traces, des aspérités, que j’essaye de récupérer à la façon d’un anthropologue pour les ramener dans mes expositions. L’idée, c'est de ramener certaines parts d’ombre de la société dans la lumière du white cube. Mettre en avant ces fausses notes, ça nous renseigne énormément sur ce qui se passe dans la ville, et comment on a des interactions avec celle-ci.
[RDKL] Le graffiti dans la rue engage ton corps, tu te mets en danger. Dans la logique d'occupation de l'espace, de faire du bruit, la vision du graffeur c'est de voir la faille, de voir un chemin qu'une personne lambda n'aurait pas pensé. Dans un atelier, ce risque disparaît. Comment tu fais pour retranscrire cette manière dont on voit l'espace ? Comment tu prends des risques dans ta pratique en atelier ?
[TILT] Dans mon travail, c'est assez facile de reconnaître cette faille. J'ai créé, sous forme d'installations, des reconstitutions de squats ou d'endroits abandonnés.µ Un espace qui, pour nous, est totalement habituel, mais qui pour la plupart des gens est lié au chaos, à la désolation, où tu n'as pas forcément envie d’être. J'essaye de mettre en avant les sensations qu'on obtient quand on est dedans, et les traces de destruction qu'on y retrouve. Ça va parler directement à des gens comme Bozar, parce que c'est des espaces qu'on recherche, qu'on connaît. Il va se demander comment j'ai fait pour récupérer ce genre de détails que seul un oeil aguerri de graffeur peut voir. In fine, je n'ai pas vocation à parler à tout le monde. Mais une fois que c’est décontextualisé dans un white cube, je peux faire en sorte que monsieur tout le monde se questionne, change d'appréhension, cherche à quelle culture ça fait référence, j'aurai gagné. Quant à la prise de risque, honnêtement je considère que je n'en prends pas. Les risques, c'est quand tu escalades, quand tu cours, quand tu peux tomber sur le troisième rail. En atelier, j'essaye juste d'être le traducteur d'une pratique dans laquelle il y a des risques.
[BOZAR] Les gens en général ne savent pas que l'on risque notre vie pour la peinture, parce qu'ils ne sont jamais allés dans un dépôt ou sur un toit. Certes on a une pratique en atelier où l'on est tranquille, mais tous les soirs, je suis à deux doigts de risquer ma vie judiciaire et physique. Par rapport au monde institutionnel, j'aimerais bien meµ voir comme un Cheval de Troie. Toi, tu veux d'abord toucher tes pairs, de mon côté j'ai d'abord envie de parler au grand public, ceux qui vont dans des espaces accessibles,pas au musée, car trop codifié. Maintenant que j'ai les codes, j'aimerais court-circuiter la manière de voir les choses de ces messieurs-messires de l'art contemporain. Je veux utiliser ce savoir-faire qu'on m'a inculqué aux Beaux-Arts, pour leur montrer une réalité qui n’est pas la leur, mais qui parle à des gens comme nous, venant de la classe populaire. [RDKL] Christian, de la librairie Le Grand Jeu, nous a parlé de REVZ, qui est un peu la référence quand on parle de légitimité dans le graffiti. Comment cette légitimité se construit pour aller en galerie, ou au contraire, comment elle se perd quand tu essaies de vendre tes oeuvres ?
[TILT] C'est une histoire personnelle, tout est dans le dosage. Pour moi, Bozar, quand il va récupérer ses trucs sous une caméra pour parler de ses déambulations urbaines, il est autant graffiti que quelqu'un qui va taper un métro le même soir. Pourquoi ? Parce qu'après-demain, il va aller faire ce même métro. Si un artiste en galerie revendique une street cred alors qu'il est sorti de ce lien à la rue, il n’a rien compris. C'est une question de proportion, si tu as une activité limitée dans la rue et qu'à côté tu fais des centaines d'expos juste pour donner à manger à un marché, c'est là où ça devient foireux. Garder un pied dans son univers d'origine, c'est important, je ne parle même pas forcément de graffiti, ça peut être de la photographie, on ne va pas demander à un mec de passer sa vie à faire des whole trains. Le curseur, c'est quand tu croises la nouvelle génération. Quand elle te dit qu’elle apprécie ton travail en galerie mais aussi de te voir actif dans la rue, tu sais que t'es dans la bonne direction. Le jour où c'est le contraire, tu n'es plus en lien avec l'histoire dont tu parles. À ce moment-là il faudra montrer autre chose, tu ne peux pas parler de choses que tu ne fais pas. Mieux vaut rester un acteur plutôt que devenir un mime.C'est une histoire personnelle, tout est dans le dosage. Pour moi, Bozar, quand il va récupérer ses trucs sous une caméra pour parler de ses déambulations urbaines, il est autant graffiti que quelqu'un qui va taper un métro le même soir. Pourquoi ? Parce qu'après-demain, il va aller faire ce même métro. Si un artiste en galerie revendique une street cred alors qu'il est sorti de ce lien à la rue, il n’a rien compris. C'est une question de proportion, si tu as une activité limitée dans la rue et qu'à côté tu fais des centaines d'expos juste pour donner à manger à un marché, c'est là où ça devient foireux. Garder un pied dans son univers d'origine, c'est important, je ne parle même pas forcément de graffiti, ça peut être de la photographie, on ne va pas demander à un mec de passer sa vie à faire des whole trains. Le curseur, c'est quand tu croises la nouvelle génération. Quand elle te dit qu’elle apprécie ton travail en galerie mais aussi de te voir actif dans la rue, tu sais que t'es dans la bonne direction. Lejour où c'est le contraire, tu n'es plus en lien avec l'histoire dont tu parles. À ce moment-là il faudra montrer autre chose, tu ne peux pas parler de choses que tu ne fais pas. Mieux vaut rester un acteur plutôt que devenir un mime.
Bozar attend sur un banc, le sac rempli de sprays, pas loin du point d’entrée, laissant peu de doutes sur notre activité de la soirée. Après quelques bières pour faire connaissance et une embrouille lunaire avec un SDF, on décide enfin de s'atteler à la tâche. Il fait déjà nuit, les rues sont vides, mais par précaution, on s’engouffre à toute vitesse dans un dédale de tunnels, où règnent en maître poussière et humidité. Après tout un parcours du combattant sous une chaleur pesante, Bozar, frappé d’un éclair de génie, retrouve enfin son chemin pour nous mener à son accès tant attendu. Une pauvre échelle, accrochée à l'arrache sur de vieux tuyaux, nous mène directement dans un vide technique à l’ambiance apocalyptique. En éclairant les parois, un véritable musée apparaît, on reste scotché devant une pièce de Saeio. Voir une pièce à lui encore debout relève du miracle, alors quand on voit qu’elle a été barrée par les cats, ça fait un sacré pincement au coeur. Vient enfin le fameux passage, un espace entre deux murs, à peine assez large pour faire passer son corps. Puis, d'un coup, tout change. L’obscurité laisse place à de grands espaces ouverts, où la lumière halogène rend l'atmosphère à la fois paisible et peu agréable. On débouche directement sur les rails d’une gare encore en activité avec, au loin, les silhouettes orange fluo des workers en pleine maintenance. Devant nous, six voies de trains et une route de service qui court le long de toute la gare pour permettre aux exploitants de circuler rapidement. On avance en silence, bercés par le grésillement électrique des câbles au-dessus de nos têtes. On fait le tour pour jauger la température, puis au détour d’un regard on le trouve enfin, un mur vierge, coincé entre la gare, les rails et la fameuse voie de service. Parfait. Bozar sort son matos et attaque sa pièce. Tout un attirail de couleurs est à sa portée de main pour assouvir son désir de peinture. Les premiers traits fusent, on se sent libres, le silence est presque total, parfois entrecoupé de bruits indéchiffrables qui arrivent aux oreilles par résonance. À peine le remplissage commencé, un cortège de voitures de service se met à défiler derrière nous à toute vitesse. Les workers ont fini leur chantier du soir et rentrent les uns après les autres à intervalles irrégulier. Entre chaque passage, Bozar se concentre comme il peut pour finir sa pièce. L'adrénaline fait le travail, les sens sont en éveil, alors à chaque fois qu’une voiture arrive, on se jette dans les cailloux du ballast. Finalement, la session se passe sans réelle encombre. Sa peinture finie, on se balade encore un peu sur les voies, histoire de voir si on n’a pas raté quelque chose. Puis il est temps de repartir. En sortant, la pression redescend d'un coup, c’est euphorique, un sentiment de plénitude se fait ressentir. Pour fêter ça, on sirote une dernière bière, tout en contemplant la chorégraphie d’une ville qui se réveille à peine. Le sourire jusqu’aux oreilles, on sait qu'on a fait du bon boulot.


